Tribune – Au Nigéria, un chrétien meurt assassiné toutes les deux heures dans l’indifférence totale

Tribune – Au Nigéria, un chrétien meurt assassiné toutes les deux heures dans l’indifférence totale

29 juillet 2026 Non classé 0

Dimanche 21 juin, État de Plateau, dans la région centrale du Nigéria. La communauté de Kawel, en majorité composée d’agriculteurs chrétiens, dans la région de Mushere au sein de la Zone de gouvernement local (LGA) de Bokkos, est attaquée en pleine nuit. 18 personnes meurent assassinées, deux autres succombent à leurs blessures à l’hôpital. Le révérend Markus Nyam figure parmi les victimes, abattu devant l’église[1]. Cette dernière tragédie s’inscrit hélas dans une dynamique de violences régulières qui nourrit depuis plusieurs années une crise sécuritaire et humanitaire au Nigéria, trop peu relayée.

La liberté religieuse au Nigéria et son application paradoxale

Le Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique, est une démocratie laïque, et ce en application de l’article 10 de sa Constitution qui affirme que « le gouvernement […] ne doit adopter aucune religion en tant que religion d’État ». Cependant, les facteurs religieux et ethniques jouent un rôle important, et sont même parfois instrumentalisés. Dans le Nord du pays et depuis 1999, la charia – loi islamique codifiant l’ensemble des droits et devoirs des musulmans – est présente dans 12 États nigérians.

Le paradoxe sur la liberté religieuse est aussi géographique : dans le Sud du pays, d’influentes églises se développent en toute liberté tandis que dans Nord, des groupes extrémistes attaquent régulièrement les communautés chrétiennes.

Le Nord du Nigéria traverse une crise sécuritaire complexe. Dans le Nord-Est, les groupes terroristes islamistes Boko Haram et ISWAP ont pris pied. Dans le Nord Central (Middle Belt), des milices peules radicalisées attaquent les agriculteurs chrétiens. Ces dernières pratiquent également, à un rythme croissant, des violences extrêmes contre les musulmans de l’ethnie Haoussa. À cela s’ajoute une puissante criminalité organisée mettant en place une véritable « industrie du kidnapping », dont sont victimes des milliers de Nigérians chaque année.

L’angle mort du fait religieux

Cette crise complexe se voit souvent réduite à de simples affrontements entre éleveurs bergers et agriculteurs sédentaires autour de questions agraires, sur fond de changement climatique. Cette simplification caricaturale réduit la crise actuelle à un seul facteur, occultant la dimension religieuse.

Les groupes islamistes eux-mêmes l’affirment : « Tous les chrétiens du Nigéria sont des cibles » clame ISWAP[2], tandis que Boko Haram prévient : « Où que se trouvent les infidèles, nous viendrons les trouver nous-mêmes pour les exécuter »[3]. Comment ignorer ce que les agresseurs eux-mêmes affirment ? Qui oserait contester la vulnérabilité spécifique des chrétiens ? Des experts de l’ONU, dans un communiqué du 8 juin, évoquent eux-mêmes « un schéma de violence et de persécution affectant disproportionnellement les communautés chrétiennes dans certains États du Nord » [4].

Les fêtes chrétiennes sont souvent marquées par des attaques, et Pâques n’a pas manqué cette année à cette triste tendance. Le dimanche des Rameaux, à Jos, dans l’État de Plateau, des tirs ont fait 27 morts dans un quartier majoritairement chrétien. Une semaine plus tard, dans l’État de Kaduna, deux églises (une catholique et une évangélique) ont été attaquées en plein culte : au moins 5 fidèles sont morts, plusieurs pris en otage. Le même jour, dans l’État de Benue, les communautés chrétiennes de Mbalom et de Mbasombo ont été victimes d’attaques coordonnées, faisant 26 morts.

Une tragédie humaine…

Il convient également d’éviter l’écueil inverse, qui consisterait à résumer l’entièreté de la crise sécuritaire nigériane à un génocide des chrétiens perpétré par des autorités nigérianes complices.

Selon l’ONU, depuis 2009, le groupe Boko Haram a fait plus de 40 000 victimes mortelles, et ce quelles que soit les confessions religieuses de ces dernières. Également, depuis 2011, l’ONG Portes Ouvertes, qui ne comptabilise que les chrétiens tués pour des raisons liées à leur religion, estime que 44 642 chrétiens nigérians ont perdu la vie de la main de divers groupes.

Depuis quelques années, les violences se multiplient, notamment dans la Middle Belt située au croisement des États de Plateau, Kaduna et Benue. À partir de l’Index Mondial de Persécution des Chrétiens 2015, le Nigéria est le premier pays où les chrétiens sont tués en raison de leur foi. La question n’est plus de savoir si une attaque aura lieu, mais quand.

Ces attaques engendrent une crise humanitaire majeure avec des centaines de milliers de déplacés au sein même du pays, qui fuient les exactions et se réfugient dans des camps où discriminations et violences sont rapportées[5].

…qui appelle une réponse immédiate

La protection de ses citoyens, la lutte contre l’impunité et l’aide aux populations déplacées internes sont des prérogatives de l’Etat nigérian, en toute souveraineté et indépendance. Mais la communauté internationale s’honorerait à lui apporter tout le soutien nécessaire face à l’ampleur de la crise actuelle, et aux violations des droits de l’Homme et aux souffrances humaines qui en découlent. Quant à la France, elle doit proposer aux autorités nigérianes une coopération pour la protection des populations civiles, quelles que soient leurs convictions. Cela passe par une lutte déterminée contre l’impunité, le renforcement des capacités de sécurité dans les zones les plus exposées, et une aide humanitaire intégrant un critère de vulnérabilité fondé sur l’identité religieuse dans les cas avérés de persécution.

La France, attachée à la liberté de religion et de conviction, ne peut rester indifférente. Elle doit porter cette question dans ses échanges bilatéraux avec le Nigéria, mais aussi dans les enceintes de la communauté internationale, afin de continuer avec force de dénoncer les crimes commis par Boko Haram, ISWAP et les milices peules radicalisées.

La défense et la promotion des droits de l’Homme, dont la liberté religieuse, ainsi que la protection des minorités, doivent s’affirmer comme une priorité diplomatique concrète.

Thibault BAZIN

Député de Meurthe-et-Moselle

[1] https://www.christiandaily.com/news/fulani-terrorists-kill-more-than-20-christians-in-central-nigeria

[2] https://x.com/BrantPhilip_/status/2006739959940788631

[3] https://www.portesouvertes.fr/informer/actualite/nigeria-une-video-de-decapitation-de-boko-haram-menacant-les-chretiens

[4] https://www.ohchr.org/en/press-releases/2026/06/nigeria-un-experts-warn-rights-violations-against-women-and-girls-christian

[5] https://www.opendoors.org/research-reports/advocacy-resources/NoRoadHome-FULLReport.pdf

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